I
Le défi
L’hiver semblait interminable. Bas et sombre, le ciel s’alourdissait de jour en
jour, figeant mes projets, mes ambitions. En quelques années, ma vie avait pris une tournure que je détestais. Je me voyais m’enfoncer dans un quotidien monotone,
un train-train dévastateur. Passif, j’étais devenu le spectateur d’une existence insipide, le prisonnier d’un cercle vicieux dans lequel je cherchais à diluer ma douleur dans des excès qui me faisaient à leur tour culpabiliser et rejaillir d’autres souffrances.
Rebondir, réagir, enrayer ce cycle infernal ? J’aurais aimé le faire mais les obstacles se dressaient toujours sur ma route et brisaient mon élan.
Dès que la nuit tombait, que le silence s’installait, les idées noires fusaient
et rebondissaient contre les murs de chez moi. Au fil du temps, le doute avait réussi à s’immiscer dans les moindres fissures de mon esprit. Mon spleen était devenu
noir, glacial, angoissant, semblable à cette nuit de décembre. Comme tant d’autres, la journée avait été terne. Elle était maintenant finie, perdue. Vers minuit, le frigo était vide et le cendrier plein.
J’avais toujours pris soin d’éviter cette pochette bleue qui conservait précieusement mes anciens dossards. Elle appartenait à une autre vie. Je la croisais parfois, m’en détournais toujours. C’est un heureux hasard qui m’a poussé à l’ouvrir ce soir-là. Rotterdam, Prague, Athènes… Les dossards faisaient rejaillir en moi des souvenirs de coureur, des impressions de voyages, de courses, d’ambiances ! Je me revoyais franchir la majestueuse Porte de Brandebourg à l’arrivée du marathon de Berlin, j’entendais chanter Franck Sinatra sur le Pont Verrazzano au départ de l’épreuve de New-York… J’avais été un coureur, un marathonien, un de ceux qui a signé des victoires contre
lui-même. Si j’étais fier d’avoir appartenu à cette caste, pourquoi en serais-je maintenant exclu ? Je réalisais alors que la vie m’avait éloigné de cette ligne bleue qui accompagne les coureurs d’un marathon du départ à l’arrivée. En traînant mes plaies à l’âme, je m’étais perdu, fourvoyé dans des voies sans issue. Il me fallait revenir vers cette ligne, la suivre, épouser chacun de ses contours.
Les dossards étaient éparpillés sur le sol du salon, un violent orage s’abattait sur la ville endormie. J’ai bu un dernier verre, fumé une cigarette avant de broyer d’une main mon paquet. Cette ligne bleue ? Je devais la retrouver, c’était un défi. Elle devait être mon guide, mon inspiration, le fil d’Ariane de mon retour à la vie. Il fallait maintenant rebondir, renaître, prendre un nouveau départ. Le lendemain matin, je suis donc parti.
A l’aube, j’ai couru.
|
|